Au-delà du Prout et plus loin… (26)

Sur les traces de Gorbatchev en Crimée

 

    Parcourir les 77 kilomètres entre Sébastopol et Yalta signifie, parmi beaucoup d’autres choses, de te croiser avec les trajets parcourus par de personnalités politiques, comme Nicolas II, Staline, Roosevelt, Churchill, Gorbatchev, Poutine, mais aussi d’écrivains comme Tolstoï, Tchekhov, Gorki ou Maïakovski. J’ai eu l’occasion de suivre cet itinéraire à la suite de l’invitation à participer à la “mejdounarodnaïa nauko-tehnitcheskaïa conférentsia” (n.a. conférence internationale scientifiquo – technique). Le voyage était gratuit; il semble que les promoteurs du célèbre club de football “Shakhtar” (n.a. Mineur) aiment à soutenir substantiellement la recherche scientifique. Rappelons – nous…

      Le matin, à 8 heure. En face de l’hôtel une colonne de quatre l’autocars attendait le signal de départ. Près de moi Taras Hryvnitchouk. Sur le siège avant était assis le professeur universitaire moscovite Iosif Vissarionovitch Tasklivii (n.a Nostalgique), parleur d’anglais au niveau de débutant, et son épouse, Gaspodstvouiouchtchia (n.a. Dominante), de profession “domohaziaïka” (n.a. femme au foyer), qui méritait bien son nom par sa corpulence envers l’anémique physique de son mari. Les deux se tennaient raides, avec de regards durs, à l’âge de la retraite ou du rhumatisme, comme Cioran dirait.

     …On est sorti de Sébastopol et la chaîne de montagnes de Crimée, qui borde le rivage sud de la péninsule, se profilait à l’horizon. Il a commencé une montée comme aux gorges de Bicaz. Un immense parking asphalté marquait “pereval Baïdarskié Vorota” (n.a le col de la Porte de Baïdarsk). Tout le monde est descendu de l’autocar. Dans les narines m’entrait le mélange paradisiaque de l’air marin salé et alpin ozoné, comme on peut sentir, par exemple, à Riviera, cette partie entre Cannes et La Spezia, limitée par les Alpes Maritimes, respectivement, par les Alpes Ligures. Au nord on voyait le  Plateau de Crimée, jusqu’au Simferopol, et au sud la mer Noire semblait sans limites. On est monté dans l’autocar. et on a commencé à descendre doucement, après quoi la route a suivi le contour du rivage à une distance d’environ deux kilomètres et à une altitude de maximum cent mètres. Sur la gauche on voyait les versants abrupts, hauts de quelques centaines de mètres, semblables à ceux de Busteni (n.a ville en Roumanie) du sommet Omu (n.a. Homme). L’universitaire kiévien toujours en émission:

     – A partir d’ici, du cap Saritchi, commence ce qu’on appelle “Balişaïa Yalta” (n.a. Grande  Yalta), qui s’étend jusqu’au cap Hourzouf, c’est-à-dire sur une longueur d’environ 50 kilomètres.

     – “You mean… mmm… the cape… mmm… Gurzuf” (n.a. Vous voulez dire… mmm… le cap… mmm… Gourzouf), a marmonné le Moscovite, signe qu’il avait compris le sens des mots du Kiévien, après quoi il a tiré une gorgée de la bouteille de vodka “Stalinskaïa”, de quelle il ne se séparait pas.

      – “How is correct, Hurzuf or Gurzuf?” (n.a. Comment c’est juste Hourzouf ou Gourzouf?) j’ai leur demandé, perplexe. À ma grande surprise, il a commencé un dialogue vif entre le Russe et l’Ukrainien, tenu exclusivement dans la langue de Pouchkine, arrosé par le Moscovite avec beaucoup de vodka.

     – Qu’est-ce que avez – vous parlé?

     En guise de réponse, j’ai entendu l’exhortation de madame Gaspodstvouiouchtchia: “Derjissi!” (n.a. Tiens – toi!) Alors j’ai observé que le professeur Tasklivii n’était plus en mesure de se maintenir droit sur le siège, en étant très près à s’affaler. Soudain, comme une quille, il est tombé dans les bras de Morphée, plus précisement, a commencé à ronfler avec sa tête appuyée entre les seins opulents de son épouse. J’ai répété la question, mais à voix basse:

     – Qu’est-ce qu’avez – vous parlé?

    – Ne vous inquiétez pas, il ne se réveille même si on tire à côté de lui avec “l’orgue de Staline”, avec les fameuses “katiouches”, c’est à dire. Nous avons eu une controverse sur ​​les noms géographiques. Le professeur Tasklivii encore s’imagine qu’il existe U.R.S.S. Après 24 août 1991, lorsque l’Ukraine a déclaré son indépendance, la Crimée est devenue “Avtonomnaïa Respublika Krim” (n.a. République Autonome de Crimée) dans notre pays et, par consequence, le nom russe “Gourzouf” a été remplacé par l’ukrainien – “Hourzouf”.

     …On s’approchait d’Aloupka. Près du rivage on voyait de nombreux bâtiments blancs avec le toit de tuiles rouges.

      – Aa! Dans cette zone il y a aussi les villas de vacances par Poutine et Gorbatchev.

     – Aa! Ici Gorbatchev a été pris  par le putsch des nostalgiques du communisme brejnévien et adversaires irréconciliables de la perestroïka, je me suis écrié.

    – C’est vrai. Lundi, le 19 août 1991, alors que le président Gorbatchev passait les vacances à sa “datcha” d’ici, l’agence TASS a annoncé qu’il “est incapable d’assumer les fonctions pour des raisons de santé et a été remplacé par Gennadi Ianaïev”. Le directeur du K.G.B. – Vladimir Krioutchkov, et le ministre de la Défense – Dmitri Iazov, ont déclaré l’état d’urgence pour une période de six mois, en annonçant le rétablissement de la censure et en ordonnant  l’entrée de tanks dans Moscou. Boris Eltsine, qui était dans le bâtiment du Parlement, est sorti et a exhorté les gens à la désobéissance civile. Les tanks ont écrasé les corps de trois jeunes hommes, qui lançaient “des cocktails Molotov”. Le lendemain, des milliers de personnes ont défié les tanks. Le soir, les tanks se sont retirés. Mercredi, Gorbatchev est revenu à Moscou, et  jeudi, les membres du coup d’Etat ont été arrêtés. L’exposé du  Kiévien a été interrompu par le cri bacchico – somnambulique du Moscovite:

     – “Da zdravstvouiete nach liubimii roukavaditeli Staline!” (n.a. Vive notre dirigeant bien – aimé Staline).

    Par le verre photochromique de l’autocar je regardais détaché le pic cvasi – cylindrique et chauve Ai – Petri, haut de 1234 mètres, avec le pied envahi par le vert caractéristique du climat méditerranéen et je pensais que, après dix ans, le coup de 1991 s’est avéré à être une sorte de Tchernobyl de la politique des nostalgiques du communisme, qui, en fait, a hâté l’effondrement de l’Union Soviétique.

Doru Ciucescu

 

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Au-delà du Prout et plus loin… ”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)