Au-delà du Prout et plus loin… (7)

Ivresse krouchtchevienne à Cricova

 

     Avec la vocation certe du peuple conquérant dans le style Tchapaïev (n.a. Vassili Ivanovitch Tchapaïev: général – major de l’Armée rouge, tombé héroïquement en 1919, durant la guerre civile russe), les Russes ont suivi fortement, entre autres, la devise non écrite: “Avec les vins de tous les pays enivrez – vous!”. C’est ainsi que, il y a plus de deux siècles, en arrivant eux sur les collines des rivages du Dniestr, d’entre les parallèles 46 et 48, où le soleil cuit joliment les raisins, leurs coeurs ne les poussaient pas de revenir aux “severnie oblasti” (n.a. régions nordiques), à l’odeur de “samagon” (n.a. boisson alcoolisée artisanale, par la distillation, pas rarement, de la betterave sucrière ou même fourragère) ou d’autres boissons puantes. Il est arrivé que, dans le printemps de l’année 2001, j’entre en contact direct avec de talents bachiques de certains Russes de l’espace ex-soviétique.

    J’étais sur un voyage organisé par l’Université Technique de Moldova lors d’un symposium de communications scientifique. Je suis parti en bus de  Chisinau avec la destination de Cricova où, depuis 1952, existe le “Combinat des Vins” appelé, selon un dépliant distribué par les hôtes, la “perle de la vinification moldave”. Dans le même document il était également mentionné que chaque année sont en processus d’élevage environ un million de bouteilles de vin de plusieurs sortiments. Parmi les vins de collection ont été mentionnés le vin Jérusalem de Pâques et le liqueur Ian Beher, les deux de 1902, et encore d’autres de la moitié de la vinoteque d’Hermann Göring, l’ancien commandant de l’armée de l’air hitlerienne, provenue de régions viticoles célèbres: Bourgogne, Moselle, Rhin etc.

    …Après moins d’une demi – heure de route, nous avons atteint la destination. Les surprises ont été nombreuses. Premièrement, les dimensions grandieuses de “ville souterraine”, creusée dans le calcaire, une ancienne carrière. “Il y a plus d’une centaine de kilomètres de galeries à une profondeur comprise entre 50 et 150 mètres, où la température et l’humidité sont constantes tout au long de l’année”, nous a informés le guide de la part du combinat. La langue utilisée n’était pas celle de Stefan cel Mare si Sfant (n.a. Étienne le Grand et le Saint), mais celle de Piotr Velikii (n.a. Pierre le Grand), parce que la plupart des participants au symposium étaient de la Fédération de Russie et l’Ukraine, mais aussi de l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et d’autres républiques musulmanes ex – soviétiques. On parcourait de galeries avec des noms spécifiques: Aligoté, Riesling, Cabernet etc.

     Mais la plus impressionante m’a paru la  salle de dégustation, une salle d’environ 15 mètres de large et d’une longueur de trois à quatre fois supérieure, à deux rangées de tables. “Nikita Khrouchtchev est venu ici pour une heure et y est resté… une semaine”, a précisé fièrement le guide. Aux tables étaient deux groupes de visiteurs: l’un majoritaire, composée de plusieurs centaines d’enseignants et de chercheurs,  l’autre comprenant seulement trois douzaines de Moldaves  d’origine russe, qui fêtaient le jour d’un ami. Sur un bout de papier, placé devant chaque convive, j’ai trouvé le menu: fromage, biscottes, noix, l’eau plate et pour dégustation ont été fournis dix sortiments de vin. À ma droite se trouvait Ion Carteputreda – traducteur improvisé et à gauche – Ivan Starchiibrat (n.a. Grandfrère), Nikolaï Vsegdapianii (n.a Toujoursivre) et tous les autres du groupe minoritaire.

     …On avait dégusté le neuvième sortiment de vin,  environ deux litres en total. À gauche on entendait de murmures de mécontentement, en russe.

    – Ils sont fâchés parce qu’ils n’ont pas réussi à s’en ivrer et demandent leur argent, a expliqué le professeur Carteputreda.

   – Nous n’avons pas été même en goguette, est entré en discussion Ivan Starchiibrat, en montrant qu’il possède bien et la langue moldave.

    – Je vous assure que nos vins ont un mimimum garanti de 13 pour cent volumiques d’alcool, ce n’est pas pour rien qu’ils ont  pris tellement de médailles d’or à Moscou, est intervenu aussi en moldave le serveur, une montagne d’homme blonde, avec de muscles gélatineux, charactéristiques  à ceux qui passent beaucoup de temps dans la cuisine.

    – “Slichaï, bliad, dela tom chto mne nado boutelkou s vodkoï!” (n.a. Écoute, salaud, le problème est que j’ai besoin d’une bouteille de vodka), Ivan est intervenu.

   – “Ia znaïu chto ou nas ne bivaet vodka”  (n.a. Je sais que chez nous n’existe pas de la vodka), le serveur a fait semblant de ne rien savoir.

   – Tu a commencé à m’ennuyer comme un chardon dans la culotte, s’est écrié Ivan.

   – “Esli nietou vodka, davai nam odekolon ili antifriz” (n.a. Si ce n’est pas de la vodka, alors apporte – nous de l’eau de Cologne ou de l’antigel), Nikolaï Vsegdapianii est intervenu.

   – Je vais résoudre le problème, a ajouté le même Ivan, en  donnant un billet de banque au serveur.

   – Quel sortiment de vodka voulez – vous, Stalinskaïa ou Krepkaïa? s’est  revenu de l’amnésie le possesseur du tablier blanc.

   – Commençons avec de la Stalinskaïa, une bouteille de chacun, a commandé Ivan.

   – “I, toje, salioniie agourtsi” (n.a. Et, aussi, de cornichons), quelqu’un s’est écrié.

   …Après moins d’une heure on a entendu, à nouveau, de murmures de mécontentement. Certains jeunes de ma gauche se sont dirigés vers la porte menant à la cuisine.

   – Les gars sont fâchés parce que le serveur refuse de leur donner encore de la vodka et ont décidé de le réclamer au chef de la salle, le professeur – traducteur m’a informé.

   – Ce sera une révolution, s’est écrié Ivan, en se deplaçant vers la source de bruit.

   De la cuisine ont été entendus de bruits avec l’intensité croissante.

   – Ce sera une bourrade (n.a. ghionteala), a déclaré en argot moldave l’ami  universitaire.

   – Il semble y avoir une  échauffourée, j’ai eu une opinion après avoir vu plusieurs jeunes, en sortant de la cuisine avec les cheveux en désordre.

   – Ou une lutte libre, a changé l’opinion le professeur chisinauan.

   – Même une bastonnade, je me suis écrié après avoir vu, en entrant dans la salle,  quelques policiers armés de matraques.

   …Après un certain temps – je ne sais pas exactement parce que j’étais trop occupé à suivre les événements, Ivan s’est retourné avec les vêtements chiffonnés, s’est assis dans sa chaise et a dit:

   – Il n’a pas été une révolution, mais  une simple escarmouche.

   Je l’écoutais et dans mon esprit m’est venue une question rhétorique: comment se serait déroulée la révolution de 1989 à Chisinau, si la Bessarabie serait restée integrée dans la Roumanie après le 23 août 1944?

 

Doru Ciucescu

 

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Au-delà du Prout et plus loin… ”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)