Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca (2) – La Fête du Sacrifice

      Dans la suite, je vais présenter la Fête du Sacrifice, comme elle a été décrite par Jamila, une de mes anciennes étudiantes de Casablanca, dont le nom signifie “Belle”. Jamila méritait bien son nom. Ses cheveux noirs, laissés longs et peignés avec une raie médiane, contrastent fortement avec sa peau blanche. Ses yeux étaient grands, lascives, caractéristiques aux Berbères des montagnes de  Kabilye algérienne, te regardaient directement, en exprimant sincérité. Sa “popotinette” était légèrement relevée, comme chez les Négresses et, regardée par derrière, avait un contour de coeur. Elle avait un buste riche et les jambes de chevrette. Parce qu’elle avait été une étudiante éminente, elle parlait parfaitement le français, l’arabe et, bien sûr, darija, le dialecte arabe parlé au Maroc, en Algérie et en Tunisie. J’avait le plaisir de parler avec elle, surtout, parce qu’elle prononçait très attrayant la consonne “r” comme une Française sur le boulevard Champs- Ellysées à Paris.

     Dans une pause j’étais assis avec Jamila à une table dans la “cafétéria”, située dans l’enceinte de l’Institut Supérieur Industriel à Casablanca et savourait un thé à la menthe. Le liquide était tellement chaud, que je ne pouvais pas tenir la tasse à la main; je me limitait de la caresser tout autour avec la paume. Les feuilles charnues de menthe fraîche touchaient mes lèvres à chaque gorgée. La douceur du thé m’inspirait quelques “douceurs”, et la simple présence de ma partenaire de conversation me faisait penser, sans le vouloir, à l’image classique du tapis importé dans notre pays de Turquie, dans laquelle un jeune cavalier porte dans ses bras une odalisque enlevée du sérail.

     Jamila a commencé à expliquer: “Dans le Coran sont mentionnées seulement deux fêtes: la Fête du Sacrifice (n.a. Aïd el Adha), aussi connue comme la Grande Fête (n.a. Aïd el Kebir) et la Fête de la Rupture (n.a. Aïd el Fitr), également connue sous le nom de la Petite Fête (n.a. Aïd el Seghir). “Aïd el Adha” signifie la commémoration du geste de la foi en Allah fait par d’Ibrahim, qui a été prêt à sacrifier Isaac, son fils, quand le Tout-Puissant lui a demandé ce sacrifice, afin de voir comment il est soumis à Lui. La Fête du Sacrifice commence le dixième jour du pèlerinage (n.a. dhû el hijja) et prend deux ou trois jours. Les Turcs appellent également cette célébration “bairam”.

     En écoutant cette explication, j’ai réalisé que ce superbe exemple de foi dans le Coran a été pris à partir de la Bible. Dans la Genèse de l’Ancien Testament, sous le titre “La ligature d’Isaac” est écrit que “Dieu mit Abraham à l’épreuve” et dit: “Prends ton fils, ( … ), Isaac et va-t’en au pays de Morija et là offre-le en holocauste (…) Puis Abraham étendit la main, et prit le couteau, pour égorger son fils. Alors l’ange de l’Éternel l’appela des cieux, et dit: Abraham!” Et l’ange lui a dit: “N’avance pas ta main sur l’enfant, et ne lui fais rien; car je sais maintenant que tu crains Dieu, et que tu ne m’as pas refusé ton fils”. Puis Abraham “vit derrière lui un bélier retenu dans un buisson par les cornes; et Abraham alla prendre le bélier, et l’offrit en holocauste à la place de son fils”.

     “Le rituel traditionel du sacrifice du mouton je l’ai appris de mon père, Abdarrahim (n.a. Serviteurdumiséricordieux)”, m’a dit Jamila, plutôt en chuchotant, comme si elle aurait me révélé un secret intime. Puis elle s’est arrêté et a hoché légèrement sa tête. J’ai eu l’impression que, pour un moment, une mèche de ses cheveux a touché mon front. J’avais oublié le thé et je poursuivais fasciné ses paroles, prononcées dans la langue de Voltaire, mais avec un rythme ondulant, similaire à ce des cyprès pris par la brise, près de la Mosquée Bleue à Istanbul.

     Je savait, depuis un certain temps, aussi de la part de Jamila, que son père a travaillé dans une fonderie en France. Suspecté de silicose, il a été retiré par l’État  français. Il n’a pas voulu rester en France et est revenu définitivement au Maroc, où le climat est tout  à  fait bon pour ses poumons. Il avait deux femmes qui, par hasard, s’appelaient Khadija. Pour éviter toute confusion, Abdarrahim utilisait pour les appeler Alaoula (n.a. Lapremière) et Attania (n.a. Ladeuxième). La maman de Jamila était Attania et habitait avec Abdarrahim à Casablanca . Alaoula, dix ans  plus agée qu’Attania, vivait seule dans une ferme près d’Agadir. Abdarrahim préférait vivre à Casablanca, qui lui rappelait de Marseille. Il partait  à la ferme seulement pendant la Fête du Sacrifice.

     Jamila a repris le cours de son récit: “Une semaine avant «l’Aïd el Adha»,  papa nous emmenait à la ferme, c’est-à-dire moi et ma demi-soeur, Latefa (n.a. Gentille) et mon beau-frère, Aaziz (n.a. Cher). Il entrait dans l’enclos avec les béliers de la ferme et choisissait avec soin, comme le veut la tradition, un beau  bélier, sain, qui avait au moins un an. Il avait le souci de nourrir personnellement le bélier, en lui donnant un fourrage sélectionné jusqu’au jour du sacrifice. De cette façon, mon père espèrait que son offrande va plaire à Allah. Dans la matinée de «l’Aïd al-Adha»,   entouré et admiré par toute notre famille, mon papa a répétait le geste d’Ibrahim: le sacrifice du bélier par l’égorgement. Par la suite, il arrachait la peau du bélier et le coupait en morceaux appropriés. Du reste des oppérations s’occupaient  ma mère et belle-mère, aidées par nous – les enfants. Le festin commençait sur place avec «mechaoui» (n.a. brochette), de pièces coupées du poumon, du foie et du reins. Chaque morceau de viande doit être enveloppé d’une fine tranche de graisse”.

     La sirène de l’institut a annoncé que la pause a pris fin. Le charme tissé par les paroles de Jamila a été rompu. Elle a quitté la table et s’est précipiter vers la classe. J’ai siroté de mon thé et j’ai eu le déplaisir de constater qu’il s’était refroidi. J’étais resté, cependant, avec certaines  nouvelles révélations: j’ai découvert que Dieu et Abraham de Bible sont identiques à Allah, respectivement,  à Ibrahim du Coran, et que les Turcs, pendant la Fête du Sacrifice, font un “bairam”.

Doru Ciucescu

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)