Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca (10) – Lever du soleil dans le Sahara

     Vasile Alecsandri, fasciné par l’exotisme des nuits avec de lune, passées sur le rivage du Bosphore, où, selon des notes du le cahier “Memoranda”, “les nombreux minarets apparaissent comme (…) de mats enormes (…)”, a voulu visiter d’autres endroits avec le ciel transpercé par des minarets . Ainsi il est arrivé au Maroc, où il a vu un marché, lequel il l’a décrit dans le “Voyage en Afrique” comme suit: “Dans ce marché (…) sont assis de marchands avec les jambes croisées (…).  Cuivrés à  la face et séchés au corps, ils apparaissent dans l’ombre comme de momies déterrées. Leur physionomie conserve une immobilité absolue, tant que personne ne passe à côté d’eux, mais si apparaît un étranger dans le lointain, leurs yeux s’allument comme la braise (…) dans le centre du marché étaient étandues de paillassons sur lesquelles sont jetés des monceaux  de dates pourries (…) Beaucoup d’Arabes (…) se querellent, se bousculent pour ces misérables vivres, qui se trouvent dans un essaim de mouches”.

     Je me suis souvenu de ces derniers lignes écrites  par Alecsandri après avoir admiré le lever du soleil dans le désert du Sahara. L’aventure a commencé lorsque j’ai quitté Casablanca avec un autocar climatisé. Après d’innombrables heures de route, j’ai traversé la chaîne des montagnes du Haut Atlas et d’Anti-Atlas, qui sont  comme une barrière  à l’expansion du désert du Sahara et j’ai vu les premières dunes de sable. On s’est approché de Tarfaya, une petite localité située sur la côte de l’Atlantique, qui, avant l’indépendance du Maroc a été appelée Cap Juby. Ici a été nommé en 1928 Antoine de Saint-Exupéry, comme le chef de la base de la société aérienne “Latécoère”, qui a assuré de vols postaux entre Toulouse et Dakar. D’ici, il a dû aller dans le désert pour récupérer de nombreux pilotes qui se sont parachutés à la suite de fréquentes pannes de moteur produites aux avions de ce temps-là. Ainsi, il a eu l’occasion de passer couché sur le sable l’état entre la veille et le sommeil, qui est particulièrement fertile pour la méditation, quand sont apparus les germes de ses œuvres ultérieures: “Courrier Sud”, “Terre des hommes” et “Le petit prince”, dans lesquelles il a fasciné les lecteurs avec des situations extrêmes comme: “Le premier soir je me suis endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée”.

     On est arrivé à Tarfaya. Il était quatre heures dans l’après-midi et le soleil encore versait de torrents de feu. L’air vibrait de chaleur et la petite ville semblait abandonnée par les habitants Les quelques palmiers défeuillés soulignaient le sentiment de désolation. Les maisons étaient basses, avec pas plus de deux étages, faites la plupart du temps de la terre battue, de couleur rougeâtre. Les dunes de sable étaiant visibles de n’importe où on soit. Les deux ou trois rues asphaltées se transformaient après seulement quelques  kilomètres en pistes sablonneuses. Là, j’ai commencé à sentir une vague odeur fétide. Les ordures jetées le long des pistes du désert et non ramassées par personnes depuis des siècles sont devenus… de bornes d’orientation, où, dans des conditions idéales peuvent se développer d’énormes essaims de mouches. Lorsqu’elles sont dérangées, elles s’élèvent dans l’air, en formant de nuages noirs de la taille… d’un ballon à air chaud. Durant que j’essayais de chasser de moi une douzaine de mouches, j’ai entendu une voix:

     – Bonjour, monsieur, ça va?

     J’ai regardé attentivement la personne en face de moi et j’ai reconnu mon étudiant Hakim (n.a. Sage) de l’Institut Supérieur Industriel de Casablanca. Il  était bien protégé par un burnous, en laissant à voir que les yeux noirs,  étincelants, le nez aquilin et l’ouverture de sa barbe riche par laquelle on entrevoyait un sourire mince.

     – Ça va, monsieur? il a répété la question, avec un ton encourageant.

Surpris par sa présence, j’ai oublié d’écrire de cercles en air avec les bras et j’ai répondu en arabe:

     – “La bess daïman chouia-chouia” (n.a. Pas mal, toujours lentement). J’ai voulou profiter d’expérience de Hakim, pour me satisfaire une curiosité existentielle:

     – Comment peut-on echapper de  ces petites bestioles?

– Il y a une seule solution: partez à l’hotel!

     Je me suis précipité à écouter son conseil. J’ai dit au revoir à Hakim et je me suis abrité dans un hôtel. Là, des centaines de touristes de partout dans le monde se préparent à observer un lever de soleil dans le Sahara. L’ensemble du groupe de touristes avait embauché un guide pour atteindre la plus haute dune de la région, d’où s’ouvrait une vue magnifique similaire à celle observée par un oiseau en vol.

     …Reveillé tôt le matin par le guide, je me suis habillé fébrilement et j’ai suivi le groupe de touristes. Nous avons marché environ deux heures jusqu’à ce que nous étions entourés que par de dunes. À la lumière de la lune, je m’orientais d’après les empreintes laissées dans le sable par les touristes plus rapides et d’après…  la file des monceaux d’ordures. Les sandales s’enfonçaient de plus en plus profondément dans le sable. Enfin, je suis arrivé à la base de la dune appelée “Talla” (n.a. Colline). Au début, quand j’ai vu son contour de loin, je pensais à la comparer avec la Colline de la Mitropolie de Bucarest, mais lors de la montée je pensais à… Golgotha, la ​​colline près de Jérusalem, où Jésus-Christ a été crucifié. Je suis arrivé au sommet de la dune, en allant surtout en genoux et en m’aidant avec les mains. Je me suis allongé dans le sable et j’ai scruté l’horizon. Le jour commençait à  poindre, mais le soleil n’était pas encore à la vue. L’abîme de derrière moi était sombre et m’a rappelé de la fin du monde, tel que je l’ai imaginé dans mon enfance. La couleur jaune – rougeâtre du ciel devenait de plus en plus claire et tout à coup le premier rayon de lumière a piqué ma rétine. On dirait que se répéte le moment de la création du monde, décrit dans “Genèse”, quand “la terre était informe et vide (…) et Dieu dit: «Que la lumière soit!» Et la lumière fut”.

     Au retour, de ce que je craignais je n’ai pas échappé. Le soleil a commencé à brûler, de sorte que dans les ordures le long des sentiers dans le désert a été  intensifié le processus de fermentation et les mouches ont été chauffées suffisamment pour devenir agressives. Pour aggraver les choses, le vent soudainement s’est intensifié et a commencé à porter d’essaims de mouches vers l’océan et de là à une mort certaine. Instinctivement, elles s’accrochaient désespérément à n’importe quel objet rencontré dans leur chemin. Sur les maisons apparaissaient de taches noires formées par des milliards de mouches apportées par le vent du désert. Les gens avaient devenus eux aussi des escales salvatrisses des mouches étourdies. Poussé par le vent et impulsionné par les piqûres de mouches, je suis arrivé à  l’autocar qui devait me porter hors du désert. Les fenêtres avaient devenues noires. Le chauffeur a mis en fonction  les essuie-glaces, qui massacraient les mouches rencontrées sur le chemin. Enfin, l’autocar est parti, en taillant le nuage d’insectes. Depuis lors, je me demande toujours – “curiosité est… éthique”: comment aurait décrit Alecsandri un lever de soleil dans le Sahara?

 

Doru Ciucescu

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)