Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca (15) – Le 1er Mai à Casablanca

     Il est arrivé que le 1er Mai 1996 est tombé dans un mercredi. À l’époque, je vivais à Casablanca, dans une des quatorze studios d’une villa avec un étage, appelée “Goulag”, parce que les locataires provenaient de trois anciens pays socialistes: la Bulgarie, la Roumanie et l’Union Sovietique. Dès la matinée, par la fenêtre ouverte qui donnait sur la cour de la villa ont commencé à entrer brutalement dans la chambre où je dormait les sons de “L’Internationale”, avec un texte en russe. Je me suis réveillé et j’ai réalisé que mes voisins russes écoutaient  à  la radio la défilé des hommes travailleurs à Moscou, avec le volume sonore au maximum, un réflexe acquis dans l’ère stalinienne, devenu  inutile entre temps, par lequel ils  prouvaient de la distance en face  des agents de K.G.B. que leurs corps et l’âme participent à cette fête d’origine prolétarienne.

     Au Maroc, la fête  1er Mai apparaît inscrite en rouge sur le calendrier, c’est-à-dire est un jour chômé et payé, raison pour laquelle j’ai décidé de passer ce temps libre supplémentaire, en assistant à la défilé qui devait avoir lieu dans le centre de Casablanca, sur le boulevard Hassan II. Le ciel se montrait clair. Une brise de l’océan Atlantique faisait l’air plus respirable et la radiation solaire plus supportable.

     Arrivé tôt, j’ai réussi à m’asseoir à une des petites tables sorties directement sur le trottoir d’un café de luxe et, ainsi, d’être plus proche des participants à la défilé. À chaque table il y avait deux fauteuils en osier orientées vers le carossable du boulevard Hassan II. Je n’avais pas encore   commandé le thé à la menthe, quand j’ai vu, en s’approchant de moi, monsieur Bahits (n.a. Chercheur) Aalami (n.a. Cosmopolite), professeur de sociologie à l’Université de Casablanca et dans le même temps, mon partenaire de tennis. Il était de grand de taille, en ayant près de deux mètres de haut et le numéro 46 sur les chaussures. Il ne ressemblait pas à un homme de 50 ans, mais plus jeune. Sa peau comme de chocolat semblait éclairée par rapport aux cheveux très noirs, bouclés et coupés courts. Les lunettes à teinte variable avec de grandes lentilles et monture mince en titane encadraient un visage aux formes arrondies. Un sourire jovial rassénérait sa figure. Ils portait une chemise de soie fleurie à manches courtes qui laissent voir les bras musclés. Le pantalon très large, lilas et ses sandales romaines complètaient sa tenue.

    – Oh, bonjour, quelle surprise! Tu es déjà là pour regarder la défilé du 1er Mai? a fait-il  son introduction, en s’asseyant sur le fauteuil libre à côté de moi. Je l’ai salué  heureux de rencontre, après quoi il a continué dans le même style exubérant. Les ouvriers marocains célébrent le 1er Mai, en organisant des marches par lesquelles ils  renouvelent leur détermination à rester mobilisés pour obtenir de meilleures conditions de travail et de vie. La défilée d’aujourd’hui ne sera pas une ordinaire. Peut-être que tu es au courant avec les événements, mais je mentionne qu’il y a deux semaines, le 17 Avril, a eu lieu à Casablanca une manifestation organisée par l’Union des Travailleurs Marocains, qui a été brutalement dispersée par la police, ainsi qu’ont été enregistrés dix-huit blessés, selon les sources d’information du gouvernement. Tous les syndicats au Maroc ont décidé à organiser le 16 Juin une grève générale, qui touchera 90 pour cent des secteurs d’activité.

– Pour quelles raisons? je l’ai interrompu poliment.

     – Euh… les raisons sont nombreuses. Il est visible que tu es un étranger et tu ne connais en profondeur la société marocaine. Actuellement, plus de 11 millions des 30 millions de citoyens de ce pays vivent en dessous du seuil de pauvreté. Environ 20 pour cent de la population disposent de 80 pour cent de la richesse du Maroc. Vous devez également savoir que près d’un tiers de la population active est au chômage. L’analphabétisme atteint plus de 60 pour cent. La dette extérieure du Maroc a atteint 25 milliards de dollars, ce qui représente 68 pour cent du produit intérieur brut. Que puis-je dire? Dans les prisons marocaines sont encore 50 prisonniers d’opinion, et 750 sont portées disparues. Le Maroc a été condamné dix-neuf  fois comme un état de “non – droit”. Mon ami Bahits a fait une pause à reprendre son souffle.

     – Qu’est-ce que tu bois? j’ai lui donné un répit nécessaire.

– Ce que tu veux, mais pas Coca-Cola ou Pepsi-Cola, a-t-il répondu.

– Pourquoi?

     – Euh… parce que ces boissons représentent des symboles américains, et les États-Unis d’Amérique sont devenus le principal ennemi des Arabes.

     – Comme tu veux, j’ai répondu. Que diries-toi d’un thé chaud à la menthe?

     – Oh, bien sûr! C’est la meilleure boisson du monde. Voilà, moi, de petit j’ai bu du thé à la menthe et tu vois comment j’ai grandi.

     – Oui, tu a raison, mais tu n’a pas mangé de la polenta dans l’enfance et pour cela tu as perdu tous les matchs de tennis joués avec moi, j’ai lui répondu, en plaisantant.

     – J’ajoute à ce qui a été dit plus tôt que l’Observatoire géopolitique des drogues a qualifié le Maroc comme un “narco-Etat”, parce qu’il est le premier exportateur de haschich dans le monde. Bahits a fait une pause pour une gorgée de thé.

     Le défilée a commencé. Dans un chariot allégorique était un cercueil sur lequel était écrit “Notre santé”. Les membres de l’Union criaient des slogans anti- gouvernementaux. Le policier en face de moi, avec son dos vers moi, a montré des signes d’inquiétude. À un moment donné, de la foule s’a fait entendu un cri mobilisateur “À bas les Américains!” Tout à coup, il est apparu un drapeau américain en flammes. Alors, les manifestants ont oublié les slogans anti-gouvernementaux et ont passé à cels  anti-américains. J’ai remarqué que le policier en face de moi a tourné sa tête de la foule, car il n’a pas réussi à cacher un sourire de satisfaction. Il savait déjà que la manifestation du 1er Mai ne va pas se transformer dans un soulèvement populaire…

 

Doru Ciucescu

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)