Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca (16) – La pêche aux poulpes

     Dans le récit “La pêche des écrevisses et d’autres”, Mihail Sadoveanu nous a révélé que “les procédés d’attraper les écrevisses sont nombreux. Les nations civilisées ont présenté quelques-uns, dans les publications encyclopédiques ou de spécialité (…) De tous les procédés, celui du veillard Hau reste pour moi le plus habile et digne d’être pris en considération”. Je suis convaincu que s’il aurait eu la chance, le grand narrateur n’aurait pas hésité à nous raconter un événement sur la pêche aux poulpe. Il semble que revient à moi l’honorable tâche de décrire pour la première fois dans la littérature roumaine le procédé par lequel les pêcheurs d’Al-Dakhla  réussissent à attraper ce qu’en arabe est appelé “oukhtout” (n.a. poulpe).

     Al Dakhla est une petite ville située à l’extrémité d’une presqu’île du même nom, longue de 25 kilomètres et large de cinq kilomètres, qui, en raison de la forme de “L”, elle est parallèle au rivage continental, en fermant le golf appelé aussi Al Dakhla,  trois kilomètres de large et 25 kilomètres de long. La surface de la péninsule est plate et délimitée par un rivage abrupt d’environ dix mètres de haut. La localité Al Dakhla est à seulement 30 kilomètres au nord du Tropique du Cancer, ce qui explique pourquoi le soleil brûle sans pitié la peau laissée imprudemment découverte.

     C’était un jour de la fin de Décembre. Assis à l’ombre d’une feuille de bâche et avec un verre d’eau minérale en face, j’étais le seul client du café “Marsa” (n.a. Port), qui avait la vue vers le port de pêche, situé dans un endroit où la falaise verticale cèdait la place à une pente douce, large de maximum 100 mètres. Les quelques dizaines de barques de pêche étaient tirées sur l’étroite bande de sable. Au-delà du golf en forme de canal se profilait le rivage haut d’environ dix mètres du continent africain, qui semblait aussi plat que celui de la presqu’île. Derrière moi, le soleil était sur ​​le point de coucher. Le propriétaire du café était un homme de 55-60 ans, plutôt de petite taille, maigre, avec le visage brûlé par le soleil  et sillonné de rides. Sa calvitie était cachée par un chapeau déchiré de paille. Ses yeux animés étaient presque couverts par les sourcils broussailleux et décolorés. Le menton saillant trahissait un caractère tenace. En me voyant un peu ennuyé, il s’est approché de moi.

     – Vous Français? il a essayé une conversation en français approximatif.

     J’ai lui dit que je suis venu de la Roumanie.

     – Euh, je sais! Vous avez tué “Seasescu” (n.a. Ceausescu). Domage. Il a aidé beaucoup les Arabes. Pourquoi êtes-vous venu à Al Dakhla? Il n’y a rien à voir. Je vous dis une chose qui reste entre nous: presque tous les habitants d’Al Dakhla sont venus du Maroc en tant que bénévoles ou envoyés par le gouvernement de Rabat en échange de l’exécution d’une détention. De cette façon, le gouvernement de Rabat vise la marocanization forcée du Sahara Occidental, pour que le résultat d’un éventuel référendum d’autodétermination, organisé par l’O.N.U., rende officielle l’annexion de l’ancien Sahara Espagnol. L’armée marocaine est présente sur tout le territoire depuis le 6 Octobre 1975, lorsque le Roi Hassan II a ordonné aux 350.000 volontaires pour traverser la frontière du Maroc et de réaliser ce qui a été appelé “Massira al Khadra” (n.a. Marche Verte). Si vous iriez dans le quartier près de l’aéroport, vous verrez de rues entières bordées d’anciennes casernes militaires converties en maisons qui sont louées par de femmes practiquantes du plus vieux métier du monde. Elles restent avec la tête dans les fenêtres grillagées, en forme d’un carré avec le côté d’un demi-mètre. Si un piéton est attiré par l’image de l’une d’elles, il sera confronté avec la question: “Tu viens?” Le prix est convenable. Leur activité est tacitement autorisée par les autorités pour rendre plus supportables la vie des hommes d’ici, qui sont dans leur grande majorité de racailles. . Un Néerlandais qui est venu ici m’a dit que chez eux, à  Amsterdam, il existe un quartier semblable, mais les fenêtres sont dotées de verre et beaucoup plus grandes, du plancher au plafond, de sorte que les putes  peuvent être vues comme des marchandises exposées dans une vitrine.

     – Je suis venu ici pour voir comment sont pêches les poulpes, j’ai interrompu son exposé, qui ne semblait pas venir à une fin.

      – “Ma chi mouchkila” (n.a. Pas de problème), il a répondu en arabe, puis a continué en français. Ce golf est l’une des zones les plus riches en poulpes du monde. La pêche du poulpe se fait la nuit. Le dispositif de pêche se compose d’un bidon en plastique de 20 litres, auquel a été complètement retirée la partie supérieure, et à la partie inférieure a été pratiqué un trou central de quelques millimètres de diamètre. Le bidon est lié avec une corde et est laissé sur le fond marin horizontalement. Pendant la nuit les poulpes cherchent un abri et entrent dans les bidons. Le matin les pêcheurs soulèvent légèrement les bidons, et les poulpes, dans leur naïveté, s’accrochent  avec les ventouses des tentacules  du faux abri, en croyant qu’ils sont attaqués par divers prédateurs marins. Après que le dispositif de pêche est mis dans la barque, les pêcheurs introduissent immédiatement un fil métalique pointu dans le trou du fond du bidon et piquent les poulpes, en les forçant de sortir par où ils sont entrés. Une compagnie japonaise, qui a même un entrepôt frigorifique près du port, achete immédiatement les poulpe, car ils sont très appréciés pour leurs vertus aphrodisiaques. Pour quelques dirhams vous peuvez passer toute la nuit avec les pêcheurs en barque pour voir toute l’action en direct.

     – Merci pour l’information, j’ai lui répondu pensivement.

     Qu’est-ce qu’il aurait fait le jeune Sadoveanu à  ma place, après avoir vécu l’expérience désagréable de constater que lors de la pêche des écrevisses, sa montre de poche est partie sous la chémise du veillard Hau? Est-ce qu’il aurait risqué de rester sans portefeuille et sans passeport après une partie de pêche dans le golf d’Al Dakhla, même si le veillard Hau aurait resté loin, à Nada Florilor?…

 

Doru Ciucescu

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)