Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca (18) – Keftas de chameau

     Situé à une extrémité de la rue Tata, longue tout au plus de 500 mètres, qui borde la Mairie, le Consulat français, un magasin univeral, une librairie et quelques boutiques de vêtements, la place Mers Sultan, est un coin cosmopolite de Casablanca, à la fois par l’architecture et par la variété des services offerts: deux brasseries, un restaurant Mc Donald, un café, une pharmacie, une librairie et une boulangerie. C’était un après-midi avec un soleil torride, comme un jour du juillet à Bucarest, quand au-dessus de l’asphalte l’air chaud vibre, en étourdissant les passants, ainsi que je n’ai pas pu résister à la tentation d’entrer dans la brasserie Mers Sultan, où on peut boire de bière froide et autres boissons alcoolisées seulement derrière des vitres teintées, tandis que’aux tables sorties sur le trottoir, on peut servir que du cafés, du thé et de divers jus.

     Au bar était de service “sidi” (n.a. monsieur) Khabir (n.a. Connaisseur) Bintabaj (n.a. Filsducuisinier), une vieille connaissance à moi, parce que je fréquentais chaque semaine cette brasserie, en ayant en vue qu’elle était située à pas plus de trois minutes de marche à pied du studio où j’habitais. De haut taille, brun, cheveux bouclés coupés courts et peint en couleur de la fleur de potiron, âgé d’environ 35 ans, “sidi” Khabir me regardait interrogativement avec ses grands yeux noirs.

     – Comme d’habitude, oui? il m’a accueilli, temps dans lequel je m’asseyais sur l’une des hautes chaises autour du bar. Cela signifiait à être servi avec une bouteille de bière indigène à 330 millilitres, appelée “Flag spécial”, une soucoupe  avec de sardines bien grillées en huile et très salées, une autre  avec de frites, encore une avec de cacahuètes grillées et une autre avec du “ketchup”. J’ai regardé autour de moi et j’ai remarqué que la salle était pleine de Marocains qui consommaient “comme d’habitude”, seulement que sur la table trônaient plusieurs bouteilles de bière vides, qui étaient alignées avec la fierté du chasseur qui admire ses trophées. Moi, en raison de la chaleur, je n’avais pas envie de manger, mais simplement d’apaiser   ma soif avec une bière froide.

     – Euh, “sidi”, je voudrais une bière “Flag spéciale”, à côté d’un préparat de viande de… chameau, j’ai essayé un stratagème, en pensant qu’il n’a pas dans la chambre frigorifique cette chose-là, et donc à échapper moins cher. En apprenant ces prétentions, “sidi” Khabir a resté la bouche bée pendant quelques secondes, tandis que ses yeux tout grands me scannaient de bas en haut et inversement, pour voir si j’ai parlé sérieusement ou  j’ai plaisanté.

     – De viande de chameau je préparerais  “koufta”, c’est-à-dire keftas, de boulettes de viande hachée, il m’a fait une première offre, accompagnée d’un sourire professionnel.

     – “Sidi” Khabir, je pense que si je t’aurais demandé de préparer un chameau farci, tu n’aurais pas me refusé. Par ailleurs, ce plat est réel ou constitue juste une blague?

     – “Ousted” (n.a. Professeur) Doru, d’abord, vous devez savoir que les Arabes disent au chameau farci “jamal mahti”. Je suis né et j’ai passé mon enfance dans la petite localité Erfoud, située près de la frontière avec l’Algérie, sur le rivage de l’oued Rheris. Quand il pleut, dans le lit de l’oued  s’accumule de l’eau pleine de la boue, qui s’écoule le long de plusieurs centaines de kilomètres dans le désert du Sahara, après quoi il disparaît dans le sable. Là, j’ai vu une noce en présence de près de 400 personnes, pour lesquelles on a préparé deux chameaux farcis.

     – Il est très intéressant ce que tu dis. Est-ce que tu connais la recette pour préparer ce plat, digne d’être passé dans le “Guinness Book of World Records” (n.a. Livre Guinness des Records du Monde)?

     – Bien sûr, je sais tout, c’est n’est pas pour rien que je m’appele Khabir. La recette est la suivante: un “baïr” (n.a. chameau) de taille moyenne, pesant environ 650 kilogrammes, un “cabche” (n.a. bélier) de taille moyenne, pesant environ 30 kilogrammes, 20 “dica” (n.a. coq) de taille moyenne, pesant environ deux kilogrammes, soixante œufs, 12 kilogrammes de riz, six litres d’huile, deux kilos de cacahuètes, deux kilogrammes de poivre, sel d’après le goût. On enleve la bosse du chameau. On bouillit séparément les carcasses du chameau, du bélier et des coqs. Les œufs sont cuits et écalés. Du riz on prépare le pilaf avec des cacahuètes et bien épicé. Les carcasses bouillies sont cuites séparément . Les coqs sont farcis avec d’œufs et du pilaf. Ensuite, le bélier est farci avec de coqs et du pilaf. Enfin, le chameau est farci avec le bélier, les coqs et du pilaf. Sur un plateau sur mésure on pose le reste du pilaf et au-dessus le chameau farci. Chaque commensal coupe avec un couteau un morceau de viande d’où il veut et prend du pilaf à  la volonté, en posant tout sur une assiette.

     – “Sidi” Khabir, je l’ai interrompu, allons commencer avec de la bière et puis avec les keftas de chameau. Que penses-tu?

     – Bien sûr. Mais la viande de chameau peut être toxique pour ceux qui ne sont pas habitués à cette nourriture, si vous mangez plus de 500 grammes. Arrivé à  cet avertissement, “sidi” Khabir s’est arrêté et est disparu dans la cuisine. Après une demi-heure d’attente, au cours de laquelle j’ai bu une bière, j’ai été servi avec une assiette pleine de keftas de chameau, qui avaient une forme allongée, comme les “mititei” roumains. J’ai mangé tranquillement et les keftas m’ont paru très savoureux. J’ai bu encore une bière froide entre-temps.

     – Quelle a été la recette pour préparer les keftas? j’ai lui demandé.

   – Aux 500 grammes de viande de chameau haché, j’ai utilisé trois oeufs, 50 grammes de chapelure, 125 millilitres d’huile, une cuillère à café de “ras el hanout” (n.a. mélange d’au moins vingt épices), sel d’après le goût.

     – Combien me coûte la consommation? j’ai lui demandé à  la fin.

     – Vous devez payer que deux bières. Les keftas vous les considérez une offre promotionnelle de ma part. Je reçois très rarement de tels ordres, parce que nous, les Arabes, même si dans le Coran il n’est pas interdit, évitons de manger de la viande de cheval et de chameau, par respect pour ces animaux. En général, seulement les bédouins consomment de la viande de chameau parce qu’ils ne peuvent pas élever de vaches ou de moutons dans le désert. Pour ces nomades du désert, le chameau est un moyen de transport, un pare – vent ombreux et une source de viande, lait, cuir et laine.

     – Merci pour tout, “sidi” Khabir. La prochaine fois, je ferai la même commande, au moins de savoir… combien ça coûte!

     J’ai quitté la brasserie, en ayant à l’esprit la question rhétorique: si j’aurais commandé un éléphant farci, comment aurait réagi “sidi” Khabir?…

 

 

Doru Ciucescu

 

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)