Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca (27) – Le chevalot de bronze de Settat

     Qui parcourt avec un moyen routier le trajet de 240 kilomètres entre Casablanca et Marrakech a l’agréable surprise de traverser la ville de Settat, capitale de la province Chaouia. Juste à l’entrée, sur la gauche, le voyageur est accueilli par la verdure bien entretenue d’un terrain de golf. Dans le deuxième plan, sur une petite colline, on peut voir l’ensemble architectural moderne des bâtiments de l’Université “Hassan I”. Sur le côté droit s’étend le domaine d’un hôtel  de quatre étoiles, suivi par celui de la Maison de l’Agronome. Ensuite, les deux côtés du boulevard Mahomet V sont occupés par un parc à quelques kilomètres de long, et puis tout à coup, sur la gauche, s’ouvre la perspective du siège de la Préfecture, et sur l’autre côté brille le complexe de béton et de verre de la Bibliothèque Municipale. D’ici, la densité des bâtiments augmente à mesure qu’on s’approche de la place Al Nasr (n.a. Victoire), où un rond-point facilite le traffic routier pour les quelques boulevards qui se croisent ici. Cette place quarrée, avec une superficie d’environ un hectare, est bordée sur trois côtés par  de palmiers ombrageux, même par… des pins adaptés au climat méditerranéen-océanique, le quatrième côté borde la Mairie, un bâtiment majestueux, dont la façade contient de nombreux éléments décoratifs arabe: colonnes, arcades en forme de fer à cheval, grillages de maçonnerie, d’arabesques. L’agréable surprise du voyageur continue au – delà de la place Al Nasr, où le boulevard Hassan II est flanqué par des bâtiments flambants neufs, dont le rez – de – chaussée  est occupé par de sièges de banques ou par de magasins ou bureaux avec des vitrines attirantes. Quelque part, vers la sortie de la ville, se trouve sur ​​la gauche la gare routière et sur ​​la droite – la gare ferovière, les deux, bien sûr, de construction récente. Mais, le voyageur routier non averti pourrait ne pas remarquer la statue en bronze d’un petit cheval, perché au sommet d’une haute colonne d’une dizaine de mètres, située  juste au milieu de l’île circulaire du rond-point de la place Al Nasr.

     J’ai eu l’occasion de vivre presqu’un an à Settat, où j’ai accordé assistance didactique à l’Institut Supérieur de Technologie Appliquée, ce qui explique pourquoi la présence de cheval de bronze de la place Al Nasr ne pouvait pas m’échaper, même m’intriguait, parce que dans tout Maroc je n’ai pas remarqué d’autres statues, sauf l’imposante statue équestre du maréchal Louis Hubert Lyautey, située derrière le grillage d’acier forgé de la court du Consulat Français à Casablanca.

      Le mystère du cheval de bronze je l’ai déchiffré après la discussion que j’aie eu à Settat avec “mouallim” (n.a. maître) Haffar (n.a Sculpteur) Brounzi (n.a. Bronzé), professeur à l’École des Beaux-Arts à Casablanca. C’était une soirée tranquille de Mai et j’ai été à une table emplacée juste sur le trottoir d’un café situé au rez – de – chaussée de l’intersection des boulevards Mahomet V et Hassan II d’où s’ouvre le  panorama de la place Al Nasr. Je venais de regarder le chevalot de bronze, qui reflètait un rayon de soleil égaré, quand j’ai entendu “Bonjour, monsieur Doru”. J’ai regardé en arrière et j’ai tout de suite  reconnu “mouallim” Haffar, qui je l’avais rencontré à plusieurs expositions de peinture à Casablanca, où nous avions l’habitude de se retirer au secteur réservé aux boissons alcooliques pour stimuler ainsi la conversation. Il était un homme relativement petit, mais avec une grosse tête et une meule  de cheveux noirs ébourifés, légèrement ondulés, qui lui tombaient sur ​​les épaules. Les sourcils touffus et la barbe longue, commançante immédiatement sous ses yeux sombres lui donnaient un air assez féroce. Une large chemise multicolore à manches courtes lui camouflait avec difficulté son ventre. Malgré sa corpulence, le  maître Haffar se déplaçait très légèrement. “Je viens d’arriver de Marrakech où j’ai été invité au vernissage d’une exposition de peintures d’un Espagnol. Je me sens un peu fatigué. Tu sais que “la tortilla” (n.a. l’omelette espagnole) nécessite la bière, alors j’ai pensé à faire une escale tant pour boire un thé à la menthe et à laisser refroidir le moteur de ma voiture”, il me s’est confié après voir s’assoir sur la chaise libre d’à côté de moi. Nous avons commandé deux verres de thé à la menthe et je lui ai demandé ce qu’il sait sur le cheval de bronze.

     – Cette statue est l’œuvre d’un artiste anglais dont le nom m’échappe maintenant. En tant que les édiles de Settat n’ont pas été d’accord avec le prix initial sollicité par le sculpteur, les dimensions du cheval ont été réduites en conséquence, a répondu “mouallim” Haffar, après quoi il a  pris une gorgée de thé.

     – Pourquoi je n’ai pas vu d’autres statues au Maroc? je me précipitai à une autre question, en voyant que le liquide du verre du maître a diminué de moitié.

      – Comme tu sais aussi, de peur d’un retour à l’idolâtrie, les prescriptions de la Bible interdissent la représentation de la figure humaine ou des animaux. D’autre part, il n’existe pas une interdiction explicite dans le Coran à cet égard. Cependant, nos savants musulmans ont attribué au prophète Mahomet ces paroles: “Ceux qui veulent imiter ou égaler, en représentant les humains ou les animaux, l’acte créateur de Dieu, sera condamné aux tourments de l’enfer”. Dans ce contexte, il faut ajouter que dans le verset 14 de la sourate “Les bestiaux” dans le Coran est écrit: “Et ne soit jamais du nombre des faiseurs de dieux”. Il est également nécessaire de dire que les faisseurs de dieux ou de co-dieux sont ceux qui adorent d’autres divinités en dehors d’Allah. Une fois arrrivé ici, “mouallim” Haffar a pris une autre gorgée de thé, afin de vider la tasse. Impatient de la situation crée, j’ai posé rapidement encore une question:

     – Pourquoi, comme même, il y a une statue à Settat?

     – La municipalité de Settat  a bénéficié d’un large soutien de Driss Basri, qui est né ici et a été maintenue ministre de l’Intérieur depuis 1974. Il est le seul proche en dehors de la famille royale à  qui le roi Hassan II s’adresse avec l’appellation de  “mon fils”. La personnalité complexe et contradictoire de Driss Basri a contribué à élever cette statue à Settat. Le ciel est encore sombre et “mouallim” Haffar s’est levé pour partir. En hâte, j’ai posé encore une question:

     – Il y a des poèmes sur les chevaux dans la littérature arabe? Par exemple, un poète roumain a écrit le poème “El Zorab” dans lequel il s’agit d’un cheval pur sang arabe.

     Cette question a fait “muaallim” Haffar à s’arrêter de marcher pendant un moment.

     – Tout d’abord vous devez savoir que “El Zorab” se prononce “Az-Zorab” et s’écrit “El Zurab”. Tant pour la  poésie arabe, elle s’est beaucoup développée, il y a même la soi-disant poésie “hamria”, c’est-à-dire “bacchique”. Une fois arrivé là, “mouallim ” Haffar a eu le temps à faire seulement un pas.

     – “Mouallim” Haffar, comment on peut traduire le  nom arabe “El Zorab”? j’ai posé encore une question, en saisissant son bras.

     – “El Zaroub” signifie “le passage” et “el zaribia” -“la bergerie”. “El Zorab” pourrait être l’un des deux noms prononcés dans le dialecte oriental de la langue arabe, a ajouté pressé “mouallim” Haffar, après quoi j’ai endendu seulement “bi slama” (n.a. au revoir).

 

Doru Ciucescu

 

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)