Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca (29) – Un match “stratégique”

     Saha el Ikhaa (n.a. place de la Fraternité) est l’un des endroits les plus selects de Casablanca où la façade blanche et riche en ornements des bâtiments blancs, flanquée à une distance égale à la largeur du trottoir par une série de grands palmiers, m’a donné l’impression que je me trouve près de l’hôtel “Negresco” sur la Promenade des Anglais  à Nice. Un dimanche, après-midi, je m’étais refugié de la chaleur du soleil sur la terrasse couverte de l’un des nombreux cafés, qui bordaient les quatre côtés de la place Saha el Ikhaa. Les quelques clients étaient silencieux et sirotaient à intervalles très larges de temps, avec des gestes économiques de verres avec du thé à la menthe chaud. Leur menton laissé sur la poitrine trahissait  que la sieste d’après le déjeuner s’avait transformé en assoupissement. Le silence n’était troublé que par le roucoulement des pigeons, qui cherchaient quelque chose à  picorer sur le pavement ou par le frémissement des feuilles de palmier suite de la rencontre avec les rares  pales de vent, une sorte de  tornades avortées précocement. De temps en temps, quelques piétons solitaires s’aventuraient à s’exposer à la radiation solaire, en coupant en diagonale la place à la recherche du plus court chemin. Sur le large boulevard d’Anfa, qui bordait le côté lointain de la place, le traffic était rare, on ne voyait pas deux ou plusieurs machines simultanément. Durant quelques heures je me suis réjouis de ce silence, qui, en fait, annonçait… la tempête! J’étais dans un état entre le sommeil et l’éveil, quand l’esprit se déplace librement, aléatoirement, et me semblait que je trottais avec un groupe d’habitants du sud marocain une danse dans le rythme imprimé par la “darbouka”, instrument saharien de percussion, similaire du tam-tam de la jungle africaine. Les danseurs étaient en transe et sortaient de cris sauvages…

     J’ai ouvert les yeux et j’ai remarqué avec étonnement que sur le boulevard d’Anfa le traffic s’avait brusquement animé et dans une seule direction. Les gens de tous âges, de  les enfants aux personnes âgées, se déplaçaient à pied ou en voitures avec les fenêtres ouvertes, en agitant les mains nues ou de drapeaux et en criant des slogans incompréhensibles pour moi. J’ai réalisé que le torrent humain se dirigeait vers le stade Mahomet V, qui était à une petite distance du carrefour des boulevards d’Anfa et Bir Anzarane.

     Pour demander d’éclaircissements, je regardai autour de moi pour trouver une personne bien informée. Dans le café étaient apparues quelques jeunes Marocaines, habillées ostensiblement sommaires, qui, avec une tasse de café en face et une cigarette au coin des lèvres, attendaient, avec la patience du chasseur, de clients juaqu’à tard le soir. Parmi les hommes, qui avaient fait la sieste dès le début, il y restait un seul, assis à une table juste à côté de la mienne. Haut, mince, brun, âgé d’environ 60 ans, avec une calvitie brillante, étendue jusqu’au derrière du sommet de la tête, et les  cheveux restants teints noir-rougeâtre, il avait les yeux vifs et un sourire affable, qui m’a encouragé à l’aborder dans mon démarche. J’ai appris que son nom est Laïb (n.a. Joueur) Binribah (n.a. Filsduvainqueur) et qu’il est le propriétaire de quelques boutiques d’artisanat à Madina el Qadima. “Aujourd’hui c’est le match – derby entre les équipes «Raja», c’est-à-dire «Espoire», et «Wydad», c’est-à-dire «Désir», qui peut designer la champione”, a commencé “sidi” (n.a monsieur) Binribah pour m’informer. “Les deux équipes sont à Casablanca et leurs supporters vont certainement remplir les 80.000 places des tribunes du stade. En fait, le football est très aimé dans notre pays, qui a été et sera une force dans ce domaine sur le plan africain, arabe et même dans le monde entier. Dans la Coupe d’Afrique 1976, qui a eu lieu en Ethiopie, le Maroc est devenu champion. «Les Lions de l’Atlas», comme sont appellés nos joueurs, ont participé au tournoi final de la Coupe du Monde en 1970, 1986, 1994. Je suis un vrai encyclopédie sur le football marocain. Par exemple, à la Coupe du Monde tenue l’année dernière aux Etats-Unis, je peux vous dire de mémoire que le Maroc a perdu tous les matchs à savoir: avec la Belgique à 1-0, avec l’Arabie Saoudite à 2-1, avec les Pays-Bas à 2-1. Notre pays a été un candidat pour organiser la Coupe du Monde en 1994 et souhaite appliquer aux éditions ultérieures jusqu’à ce qu’il va gagner. Il y a beaucoup à faire avec l’infrastructure qui n’est pas encore à la hauteur des normes requises par la FIFA, mais je crois que dans le siècle suivant, le Maroc deviendra le pays organisateur de la Coupe du Monde” .

     Une fois arrivé là, “sidi” Binribah a fait une pause pour siroter une gorgée de thé, après quoi il a conclu prophétiquement: “Écoutez-moi, je sais de quoi je parle!”

    Satisfait d’informations reçues, j’ai remercié à l’estimable monsieur, puis nous sommes tous les deux tombés en silence. Après un certain temps, mon attention a été attirée sur la présence de deux camions remplis de soldats armés, renfrognés, qui ont occupé de positions stratégiques dans la place Saha el Ikhaa. Ètonné, je me suis tourné vers “sidi” Binribah pour plus d’informations:

     – Dites-moi, s’il vous plaît, pourquoi est-ce qu’ils sont venus ces camions de l’armée?

     – Je vous explique volontiers. D’abord, vous devez savoir que les supporters  “rajaouis” (n.a. de l’équipe “Raja”) et “ouidadis” (n.a. de l’équipe “Ouidad” ) sont très passionnés, et la rivalité entre eux est si grande que, s’il arrive que le jeu ne se termine en match nul, les incidents sanglants se produisent immédiatement, qui commencent dans le stade et continuent dans les rues. Par exemple, je suis “rajaoui” et mon frère jumeau est “ouidadi” et même maintenant, à notre âge vénérable, je ne parle plus avec lui quelques jours de chagrin si “Raja” perd le match avec “Ouidad” et vice versa. Deuxièmement, le roi Hassan II ne veut pas que ces incidents soyent utilisés par les opposants au régime pour les transformer en soulèvements populaires,  difficilement à les  réprimer. Par conséquent, d’habitude, les rencontres entre les deux équipes se terminent… “stratégiquement”, c’est-à-dire à l’égalité; vous le savez, l’arbitre fait la lois sur le terrain. Aussi, pour éviter toute surprise sur le fait que le ballon est rond, on prend toujours la mesure de placer de camions avec de soldats à chaque intersection des boulevards près du stade, avec l’ordre de supprimer rapidement toute étincelle de rébellion.

      – J’ai compris, j’ai interrompu “sidi” Binribah,  il signifie qu’aujourd’hui sera un match qui va se terminer à  l’égalité…

     – Il y aura un score blanc, certainement, parce que cette année il ya eu de nombreux mouvements syndicaux de protestation et il y a un très grand danger que les incidents de fans se transforment en soulèvements populaires spontanés. C’est la raison pour laquelle je ne suis pas maintenant dans le stade, je n’aime pas les matchs “stratégiques”.

     – Merci encore pour cette information, “sidi” Binribah.

     – C’était agréable de vous parler. C’est bien pour vous, les Roumains, vous n’avez pas un roi, au moins vous n’assistez pas aux matchs “stratégiques”.

     – Il est vrai que nous n’avons pas roi, mais ont apparu les… soi-disant barons du sport roi, de sorte que les avis sont partagés sur cette question, j’ai dit, en regardant la foule des supporters joyeux des deux équipes, qui ont envahi le boulevard Anfa, en chantant et en criant heureux. Les soldats dans les camions n’étaient plus renfrognés. Le match entre les équipes “Raja” et “Ouidad” de Casablanca a fini de nouveau “stratégiquement”, c’est-à-dire à l’égalité…

 

 

Doru Ciucescu

 

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)