Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca (5) – Le récit d’un ancien éleveur de chèvres

     J’étais à une table dans la boulangerie “Khobz el skhun” (n.a. Pain chaud) sur le boulevard Mahomet el Khamis (n.a. Mahomet V) de Casablanca. Je mangeait un gâteau appelé “mille feuilles” et j’ai remarqué que s’approchait de moi un jeune homme à peau foncée, légerement jaune, avec des cheveux noirs, coupés courts, enduits du gel, dont les lèvres charnues étaient particulièrement sensuelles. J’ai reconnu Mahmoud (n.a. Loué), celui qui, il  ya quelques jours, lors d’une pause de la séance de dessin de l’Institut Industriel Superieur m’a été présenté par mon étudiante Jamila (n.a. Belle), comme  étant son ami. Il s’a fait asseoir à côté de moi et m’a dit que la boulangerie est la propriété de son père, Maarouf (n.a. Connu), qui s’approchait déjà de nous. Il était un homme de taille moyenne, musclé, avec un ventre respectable, un peu chauve, mais, en compensation, la poitrine pelue jusqu’au cou. Sur son visage on voyait le sourire de l’homme qui se sent bien dans sa peau. Il avait les yeux noirs, très animés et les lèvres humides comme enduites avec de la graisse. Je l’ai invité à s’asseoir à la table. Mahmoud, poli, a demandé la permission de quitter, alors je suis resté seulement avec son père, qui, après quelques hésitations, a manifesté son intention de me raconter l’histoire sa vie. Je l’en ai encouragé avec grand plaisir…

     Maintenant je suis veuf, parce que, il y a un mois, est décédé Fahima (n.a. Sage), qui était de vingt ans plus agée que moi. Je suis né dans un hameau dans les montagnes du Haut Atlas. Ma famille était très pauvre et toute mon enfance je l’ai passé en menant à  pâtre de chèvres. Dans le hameau n’a pas été l’école, et ainsi je suis resté analphabète jusqu’aujourd’hui. A dix-huit ans, j’ai réalisé que je n’ai pas d’avenir là-bas, alors j’ai dit au revoir à mes parents, cinq frères et cinq sœurs. Je suis descendu à  pied, route d’environ 30 kilomètres, en suivant la vallée du tumulteux ruisseau Ourika, jusqu’à ce que je suis arrivé à Marrakech. Là, avec le peu d’argent que j’avait, j’ai acheté un billet d’autocar et je suis arrivé à Casablanca. Ici j’ai trouvé du travail à la boulangerie, qui appartenait à mon ex-femme. Elle l’avait acheté d’un “pied-noir” (n.a.  Français d’origine européenne installé en Afrique du Nord). Je dormais derrière les fours et je me réveillais tôt le matin pour allumer le feu, parce que, dans les premières heures de la matinée on devait sortir la première charge de pain chaud. Fahima était consciente qu’à son âge, de près de quarante-cinq ans, la ménopause peut se produire bientôt. Elle était une femme maigre, avec de petits seins, de taille moyenne. Elle avait une démarche droite, aux petits pas et avec un léger balancement des hanches. Elle portait permanent un foulard avec un nœud à la nuque, qui lui couvrait les joues et les rides “pattes d’oie” dans le coin des yeux. Ses yeux étaient petites, noirs  et cerné, comme chez les malades de reins. Le teint foncé, un peu jaunâtre, accentuait l’impression d’une personne malade. Le seul élément sensuel dans son visage étaient les lèvres charnues. Parfois, dans les rares occasions quand elle riait, dans ses yeux apparaissaient quelques lumières ludiques, qui disparaissaient rapidement. Bien qu’elle a eu quelques propositions de mariage, Fahima les a refusé catégoriquement. Elle avait peur de devenir épouse,  situation qui, selon notre religion musulmane, équivalait à la perte de la position dominante dans la famille. Je semblait d’être l’homme docile, qu’elle va le dominer et avec qui elle va réaliser son rêve d’avoir un enfant. Un soir, Fahima m’a invité pour la première fois dans son appartement de l’étage, pour boire un “chaï” (n.a. thé) à la menthe. Je supposait son intention, mais je ne me sentait  pas préparé. J’avais eu des relations sexuelles à plusieurs reprises avec une veuve dans mon hameau dans les montagnes du Haut Atlas. Avec les filles de là-bas je n’osait pas avoir des expériences sexuelles normales parce qu’elles ne veulent pas perdre leur virginité. Au cours de la puberté et de l’adolescence, j’avais essayé quelques perversions sexuelle avec mes cousines ​​et cousins, quand il m’arrivait de tarder chez eux et de dormir ensemble dans la chambre des enfants, sur les matelas étendues directement sur le sol.

     – Avec les cousins ​​et cousines? demandai-je, étonné.

     – Oui, en effet, je pense que plus de la moitié de mes amis d’enfance ont eu au moins une expérience de sexe. Aussi, j’avais essayé de satisfaire mon libido avec de chèvres menées par moi au pâturage.

     – Même avec de chèvres? je n’ai pa pu m’abstenir de demander.

      – Bien sûr. Parmi copains de mon âge cette satisfaction sexuelle n’était pas rare. Quand je suis entré dans l’appartement de la “patronne”, j’étais très excité. Fahima ne portait plus le foulard islamique, alors j’ai vu  pour la première fois sa chevelure brune et bouclée laissée  à  tomber sur les épaules, fait qui m’a  excité brusquement. Nous, les deux, nous sentions bloqués, incapables de briser le silence. Cependant, dans une heure, nous avons decidé de nous marier. J’avoue que pour moi il a été un mariage de convenance. Il s’est arrêté un soupir, puis a continué. J’ai toujours été un homme soumis. Elle m’a dominé dans tous les sens. Un an après le mariage est né notre fils Mahmoud.

     – Et maintenant, vous voulez refaire votre vie?

     – J’ai quarante-cinq ans et je veux récupérer les vingt ans que j’ai veçu avec une femme plus agée de vingt ans que moi. Par conséquence, j’ai l’intention de me marier plusieurs fois et seulement avec de filles .

     – Vous ne croyez pas que la difference d’âge est trop grande?

     – Chez nous ce fait n’est pas considéré comme extraordinaire. Je voudrais suivre l’exemple du prophète Mahomet, qui a vécu 24 années avec son épouse, Khadija, une femme plus âgée que Lui de 15 ans, et après sa mort, il s’est marié plusieurs fois, de sorte qu’à un moment donné, Il a eu neuf épouses. Maintenant, est-ce que vous avez compris?

    – Je crois que je commence à comprendre, j’ai balbutié.

   Le gâteau s’avait terminé, alors j’ai dit au revoir au monsieur Maarouf et je suis parti, en ayant dans la bouche le goût de “mille feuilles” et, dans l’esprit, mille de questions rhétoriques.

Doru Ciucescu

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)