Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca (51) – La nostalgie d’un fils de Bédouin

       Comme toute mégapole d’un pays sous-développé et avec un “baby-boom” (n.a. croissance rapide de la population), Casablanca est entourée d’une ceinture plus ou moins fragmentée, comprenant des logements improvisés, construits à partir d’emballages,  de briques provenue de démolitions et d’autres matériaux. Les touristes qui entrent par l’autocar à Casablanca ne peuvent ne pas observer ces quartiers dits bidonvilles en français, “shantytowns”  en anglais, “favelas” dans le portugais parlé au Brésil ou “ahia el akuakh” en arabe, parce que tous sont protégés contre les regards indiscrets par de hauts murs, blanchis à la chaux. Par contre, ceux qui viennent en train ont la possibilité de perdre une partie de leur bonne humeur à  la vue de ces ghettos de pauvreté, en étant donné que les chemins de fer sont situés au-dessus des autoroutes. Moi, après plusieurs années de vie au Maroc, je ne pouvais pas échapper ces images désagréables, qui étaient en contraste frappant avec d’autres quartiers – de véritables sanctuaires de l’opulence.

     J’étais dans le train qui relie Casablanca de l’aéroport “Mahomet V”. Le chemin de fer passait quand en dessous du sol, comme un métro découvert, quand grimpée sur un haut remblai, d’où le regard devenait panoramique. Le ciel était clair, le soleil – brillant, l’air – pur, apporté par la brise de l’océan Atlantique, ainsi la visibilité était maximale. Devant moi défilaient dans un ordre aléatoire quartiers tant populaire que résidentiels; quelques secondes, j’ai eu une vue sur l‘agglomération urbaine appelée “Californie”, formée uniquement de villas, dont certaines étaient de la taille de palais. À côté de moi était assis avec les yeux fixés nule part monsieur Bahits Aalami, professeur de sociologie à l’Université de Casablanca. Il partait en France, où il va rejoindre son épouse, et, au même temps,  son assistante, qui faisait un stage de perfectionnement à l’université de Paris, parce que, disait il: “je ne veux pas la laisser seule pendant les vacances de Pâques”. Je le  conduissais à l’aéroport pour vivre avec lui les émotions précurseures d’un voyage, qui me chargaient positivement et pour tuer le temps agréablement.

      – Bahits, partir c’est mourir un peu, comme disent les Français, n’est-ce pas? j’ai interrompu un long silence.

     Mon partenaire de tennis est resté muet à cause des pensées qu’elles l’agitaient.

     – Bientôt on va sortir de Casablanca parce que nous sommes entrés dans la ceinture de bidonvilles, j’ai insisté pour le faire sortir de l’état émotionnel dans lequel il était et je l’ai fait cette fois parce que mon ami a commencé ce qu’il connaissait le mieux de le faire, c’est-à-dire… un cours magistral.

     – Les bidonvilles du Maroc ont apparu à Casablanca dans les années ’20, à l’époque du protectorat français, quand on a enregistrait  une vague massive d’émigration vers les zones urbaines de ceux appelés en arabe “el fallihoun”, c’est-à-dire de  fellahs, et de ceux appelés “el badou”, c’est à dire de Bédouins pauvres. Comme les premières agglomérations de baraques improvisées ont été formés sur le lieu l’ancienne carrière de pierres à côté de la ville, ces quartiers ont été appelés “carrian” dans le dialecte maghrébine de l’arabe, par la déformation du mot français “carrière”. Il existe d’autres bidonvilles, par exemple: Daouar Soun à Rabat, Saknia à Kenitra ou Borj Moulay Omar à Meknès. La deuxième grande vague de l’exod de la population rurale pauvre a été enregistrée dans les années ’50. Tu peux t’imaginer quel mélange d’habitudes se réalisait là-bas parce que beaucoup de ces gens sont venues directement de tentes, “khamiat” en arabe, ou de maisons en palançon, “noualat” en arabe, toutes situées dans le désert, respectivement, dans les collines ou les montagnes. Cependant, l’intimité précaire les a fait très solidaires. Par exemple, lorsque le roi Hassan II a décidé que’en raison de la sécheresse prolongée et de la perte exagéré de bétail, d’interdire la coupe des béliers lors de la Fête du Sacrifice en un an, les résidents de bidonvilles de Casablanca étaient les seuls Marocains qui ont eu le courage de s’opposer.

      – Quelles mesures ont été prises pour alléger la vie de ces gens?

     – En 1979 a commencé un grand projet appelé “Opération Moulay Rachid”, financé principalement par l’Agence de Développement International des États-Unis, avec l’objectif stratégique le déménagement progressif dans les appartements des habitants de la plus grande bidonville de Casablanca, appelée Ben M’sik. A cette occasion, il a été constaté que sur 85 hectares étaient 11.378 parcelles, “zriba”, avec 12.335 baraques, “brarac”, dans lesquelles vivaient 72.019 personnes. L’illumination de nuit se réalisait  à la bougie à un  taux de 61 pour cent, à la lampe à gaz – 19 pour cent, à la lampe à huile – 14 pour cent, et le reste – aux ampoules électriques. Dans beaucoup de ces maisons, le toit était précaire, l’assainissement représentait un luxe, et le branchement  au système d’électrification locale, là où il existait, constituait un vrai musée en plein air de l’histoire du développement des réseaux d’électricité au cours des 50 dernières années. Maintenant, plus de la moitié des habitants des baraques se sont déménagés dans d’appartements.

     – À tant nombreux inconvénients, il devrait y avoir certains avantages de la vie dans les bidonvilles, j’ai interrompu Bahits.

     – Bien sûr, votre observation est juste . Par exemple, l’eau courante a été et reste encore gratuite parce que est payée par… le roi. Aussi, certaines personnes qui ont vécu l’enfance dans de bidonvilles ont la nostalgie de ces lieux où il ya une certaine… poésie; ils disent, par exemple, qu’ils aimeraient entendre… le crépitement produit par la pluie sur le toit en tôle des baraques.

      – Leur chance a été que dans Casablanca il pleut très rarement et en averses courtes; autrement le plaisir serait transformé en terreur, j’ai commenté, en regardant vers l’horizon ouest, où le bleu du ciel et celui de l’océan  Atlantique formaient un tout unitaire.

     Cette vue m’a subitement détendu. Mes pensées ont commencé à circuler librement, sans plus se concentrer sur le sujet discuté jusqu’à là et, à la suite d’une synapse aléatoire, j’ai posé encore une question: pourquoi est – ce que tu sais si bien cette situation statistique?

     – J’ai participé comme… expert à ​​ce projet financé, comme je t’ai dit, par l’U.S.A.I.D., a répondu simplement Bahits.

     – Tu a été bien payé? je suis encore redevenu concentré sur le sujet

     – Assez qu’après dix ans de travail sur ce projet de me déménager d’une bidonville dans ma villa du quartier… Californie, où même aujourd’hui je sens le besoin d’attendre le crépitement produit par la pluie sur le toit de la baraque  héritée de mon père, un ancien Bédouin dans le désert du Sahara, a répondu pensivement Bahits.

     Il a été mon tour de rester muet, mais d’étonnement.

 

 

Doru Ciucescu

 

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)