Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca (75) – La tente caïdale

    Pour les touristes qui viennent au Maroc la présence des caïds est de l’ordre du passé, tandis que les tentes traditionnelles dans lesquelles travaillaient ces personnes peuvent être vues partout, soit aux festivités royales, gouvernementales, municipales et communales, soit aux hôtels où pour les désireux du contact direct avec la nature sont aménagés d’espaces appropriés de dimensions plus grandes ou moins grandes, en fonction de… “jaïb el zaboun” (n.a. la poche du client).

     J’avais entendu parler de tentes des Indiens d’Amérique du Nord: “tepee”, c’est à dire une tente conique couverte de peaux d’animaux, ou “wigwam”, c’est à dire une tente circulaire recouverte de peaux d’animaux, de branches ou de pailles. De même, je savais que les Esquimaux s’abritent dans des igloos, ces constructions de glace et de neige. Dans les tentes en forme de “A” j’ai passé de nombreuses nuits sur les crêtes des montagnes Carpates. Dans le même temps, pour moi n’étaient pas inconnues les tente – parapluie. Quand pour la première fois que j’ai entendu prononcer tente caïdale, je suis resté bloqué parce que, malgré mes connaissances de la langue de François – Marie Arouet (n.a. Voltaire), j’ai compris qu’il s’agit seulement d’une tente. Puis j’ai appris que ce type de tente a été… le bureau portable de caïd dans les localités désertiques sous-développées.

     Sur la côte e3 l’est de l’immense place des Nations Unies de Casablanca se trouve le Palais de Justice, et sur ​​le côté nord – la Mairie, les deux en étant de constructions à une architecture exceptionnelle, qui combine les éléments traditionnels arabes avec une disposition  européenne de l’espace. Un jour, en Juillet, sur le côté ouest  de la même place il y avait un conglomérat de tentes de toile blanche, de coupe carrée et le toit bas, en forme de pyramide, qui n’abritait pas de caïds dans l’exercise de fonction, mais… un salon du livre. En d’autres termes,  les démodées tentes n’ont pas fait face à la concurrence en briques, mais, comme même elles ont trouvé une utilisation.

    À 14 heures, la toile des tentes réussissait former une ombre, qui baissait de quelques degrés la température caniculaire de la de parallèle 36, de sorte que la plupart des passants présents sur l’asphalte brûlant de la place des Nations Unies et enveloppés avec l’air chaud, en vibration continue, devenaient soudainement… curieux de nouveautés éditoriales. Parmi eux, moi-même, avec la précision supplémentaire que dans la poche je n’avais pas de ressources même d’en acheter une… brochure, c’est-à-dire un livre qui a moins de 60 pages. À un stand j’ai trouvé un dictionnaire encyclopédique “Petit Larousse en couleurs”, dans lequel j’ai cherché les mots “tente caïdale” et mon effort a été récompensé… en partie: “Tente n.f. Abri portatif démontable, en tolle serrée, que l’on dresse en pleine air”. Sur ce qui concerne caïdale, aucune trace! Au lieu de cela, j’ai trouvé: “Caïd n.m.  Magistrat indigène dont les fonctions s’exerçait en Afrique du Nord, en matière de police, d’administration et d’impôts”. Les informations reçues n’étaient pas suffisantes pour moi, ainsi que je me suis approché de vendeuse, une fille aux cheveux teints criards en rouge, estival – sommairement vêtue, avec de circonférences de top modèle, augmentées de haut en bas  avec 15, 5, respectivement 20 pour cent, qui, en souriant largement et en me hypnotisant avec ses grands yeux de la taille de ceux de l’autruche, m’a demandé:

     – Est-ce que monsieur désire quelque chose?

     – Eh bien… vous savez en quelque sorte, qu’est-ce que c’est un  caïd? j’ai répondu par une question.

    – Bien sûr, parce que je suis licenciée  en droit, a répondu mademoiselle avec une fierté non dissimulée, en  donnant en arrière ses épaules nues er et mettant en évidence  le buste un peu agité. Je suis au chômage et je me suis employée temporairement à la foire du livre.

   – Je suis licencié dans la science et la technologie des matériaux. Une de mes passions est de me faire une culture encyclopédique.

   – Le peux vous aider. Mon nom est Houqouqia (n.a. Avocate).

   – Mon nom est Doru, je me suis senti obligé de me présenter.

  – Diouru? Oh, quel beau nom! Vous êtes Français, n’est-ce pas?

  – Non, je suis d’un pays européen riverain de la mer Noire, j’ai essayé de ne pas la mettre dans un embarras géographique.

  – Noir, rouge, n’importe pas la couleur, monsieur Diouru, elle m’a assuré avec un enthousiasme beaucoup tempéré. Vous avez dit que vous voulez savoir…

  – Caïd, qu’est ce que c’est un caïd, j’ai précisé.

  – Aa, “ma chi mouchkila”. Est-ce que vous avez compris ce que j’ai dit en arabe?

  – Oui, vous avez dit qu’il n’y a pas de problème, “anissa” (n.a. mademoiselle) Houqouqia.

  – Combien de mots vous connaissez en arabe! s’est écrié agréablement surprise la Marocaine. Êtes-vous musulman?

  – Non, je suis chrétien, j’ai répondu candide.

  – Quel dommage! s’est écrié une  deuxième fois “anissa” Houqouqia.

– Pourquoi? j’ai demandé intrigué.

– Parce que les musulmanes sont autorisées à se marier qu’avec d’hommes de la même foi, a été la réponse accompagnée par un soupir et d’une paume appuiée sur le large décolleté. Vous avez dit que vous voulez savoir…

   – Caïd, qu’est ce que c’est un caïd, j’ai précisé pour la deuxième fois.

  – Euh… je commence à vous dire qu’en arabe caïd est prononcé “qaïd”, avec les  sons “qaf” et “dal”. La première consonne se prononce comme un croassement de poulet avant de pondre. Dites qa, qa, qa, en utilisant la luette proche des tonsilles palatines et en tenant les lèvres en forme de cercle!

   – Qa, qa, qa, j’ai essayé d’être un coursant assidu.

   – Assez bien. La deuxième consonne est un “d” prononcé comme en français . Vous devez faire la différence entre un caïd et le cadi, qui en arabe se prononce “qadi”, avec les sons “qaf” et – attention! – “dad”. La dernière consonne est un “d”, qui se prononce emphatiquement. Dites da. da. da!

   – Da, da, da, je me suis efforcé de faire le plaisir de mon compagnon.

   – Pas mal pour le début. Je vous informe que cette consonne se trouve uniquement en arabe. Vous avez dit que vous voulez savoir…

   – Caïd, qu’est ce que c’est un caïd, j’ai précisé pour la troisième fois.

  – Hm, a toussé la licenciée  en droit, en appuiant encore la paume sur le décolleté. qui se montait à chaque inspiration, après quoi elle a continué comme si elle aurait se rappeler un texte mémorisé par cœur: Au début de l’Islam, la pratique juridique a été fondée sur de coutumes, en étant confié à l’arbitrage d’une personne avec une autorité morale, sociale et intellectuelle reconnue. Une de ces personnes a été le prophète Mahomet, qui appliquait les principes formulés en particulier dans les sourates III, IV et V du Coran. Après Sa mort, les califes ont continué cette activité sur la base du Coran et du “Hadith”, c’est à dire les paroles et les actes du prophète, en étant aidés par les gouverneurs et puis par les fonctionnaires spécialisés, appelés caïds, qui  officiaient dans de tentes spécifiques. Les décisions des caïds peuvaient être révoquées par les gouverneurs ou par les califes . Plus tard, en Afrique du Nord ont apparu les cadis, qui disposaient de pouvoirs étendus, de gouverneur…

     J’entendais ses paroles et, tout à coup est apparue dans mon esprit l’image du roi Shahriar “travaillé par l’insomnie”, qui écoutait à l’abri d’une tente caïdalw une l’histoire de Shéhérazade de “Mille et une nuits”…

 

Doru Ciucescu

 

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)