Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca (9) – Un cognaqué

     Dans un après-midi du mois de Mai, j’ai décidé d’aller à Aïn Diab (La Source du Loup), la station balnéaire située à seulement quelques kilomètres de Casablanca, pour regarder un coucher du soleil. Pour les Marocains qui vivent sur ​​la côte de l’océan Atlantique, le coucher du soleil est un phénomène banal; pas la même chose on peut dire de moi, qui je suis né et a vécu à Bacau, où le soleil se lève d’une colline et se couche sur une l’autre.

     Du centre-ville j’ai pris le bus qui fait la liaison avec Aïn Diab. À côté de moi était assis un homme aux cheveux sel et poivre, à la peau blanche et les yeux verts, comme chez les Berbères de la montagne de Kabylie. La chemise à manches courtes, de soie de couleur jaunâtre, laissait  entrevoir un abdomen souple. Le pantalon de couleur mauve, confectioné d’un matériau léger et des mocassins en cuir de chameau complètaient la tenue d’un homme qui se sent à l’aise. Il s’est tourné vers moi et m’a tendu une main avec des doigts longs, avec les bout très charnus.

     – Bonjour, il m’a accueilli, vous n’êtes pas monsieur le professeur de Jamila? À ce moment-là, j’ai réalisé que le monsieur à côté de moi était Abdarrahim (n.a. Serviteurdumiséricordieux), le père de Jamila (n.a. Belle), une de mes étudiants. J’ai eu l’occasion de le connaître dans une pause à l’Institut Supérieur Industriel à Casablanca. J’ai lui repondu au salut, lui serré la main et  commencé à lui parler. Ainsi j’ai appris qu’il va à Aïn Diab pour boire une bière.

     – Mais le Coran n’interdit pas la consommation d’alcool? j’ai lui demandé.

     – L’alcool est interdit par le Coran avec différents degrés de fermeté dans trois sourates. Ainsi, dans la sourate II (n.a. La vache), le verset 219 on dit que le péché de boire du vin emporte sur les avantages qu’ils apporterait cette occupation. Ensuite, dans la sourate IV (n.a. Les femmes), le verset 43, on tire l’attention des croyants de ne pas entrer “sukara” (n.a.  ivres) dans les mosquées. Dans la sourate V (n.a. Le plateau servi), le verset 90, tous les musulmans sont encouragés à s’abstenir de boire du vin, car il empêche les gens se souvenir d’Allah. J’ai été élevé à la campagne, dans l’esprit de la religion musulmane. Jusqu’à ce que je suis allé travailler en France, je faisais toutes les prières et je ne consommais pas d’alcool. Mais au cours des trente années d’activité dans la fonderie française, j’avais l’habitude de faire seulement la troisième prière, “el asar”.

     – Qu’est-ce que c’est “el asar”? j’ai lui demandé.

     – Vous devriez savoir que l’une des obligations importantes de tout musulman est de prier cinq fois par jour: “el fajr”, ou “l’aube”, “el dhouhr” ou “le midi”, “el aasar” ou “l’après-midi”, “el maghreb” ou “le coucher du soleil” et “el iisa” ou “la nuit”. Avant la prière est nécessaire de procéder à une toilette personnelle: se laver le visage, les mains jusqu’au coude, les jambes de la cheville vers le bas.

     – J’ai compri. S’il vous plaît, continuez.

     – En France j’ai commencé à aimer la bière, le vin, l’eau de vie, et même whisky. Chaque jour, après je sortais du travail, sur le chemin vers la maison, je m’arrêtais à une mosquée pour effectuer la prière rituelle “el asar”. Puis je m’asseyais à la table d’une terrasse où, durant je sirotais deux à trois chopes de bière, je lisait un journal ou je regardait avidement l’agitation de la rue. Je consommais de l’alcool avec modération et j’étais ivre qu’une seule fois, par curiosité. Je considérais que je mérite d’avoir cette extravagance. Là–bas je me présentais  à mes compagnons de table en plaisantant comme étant un “cognaqué” ou un “whiskyé”. Fier de cette contribution au lexique de la langue française, Abdarrahim s’est arrêté, pour voir ma réaction .

     – Vous êtes un “aalim” (n.a. savant), je l’ai flatté.  Encouragé par ma remarque, Abdarrahim a repris le fil de du récit.

     – La réalité est que, généralement, nous, les Arabes, avons aimé et aimons les boissons alcoolisées à une mésure telement grande, que s’est développée tout au long de l’histoire, même la soi-disant poésie “hamria” (n.a. bacchique). Un représentant brillant de ce courant littéraire a été le calife omeyyade Al Walid II (n.a. 743-744), le fils de d’Abu al Walid Hisam, dont l’empire s’étendait de l’Indus aux Pyrénées.

          J’ai été tenté d’être d’accord avec Abdarrahim. Au Maroc, j’ai vu de nombreux bars ouverts aux touristes étrangers, qui, en effet,  ont été effectivement remplis avec d’habitants. Certains d’entre eux sortent de bars sur “trois chemins” et montaient au volant sans se faire de processus de conscience et sans la crainte d’être condamné à une amende ou de suspendre leur permis de conduire, parce que dans le code de la route marocain il n’y pas d’infractions liées à… l’état  de l’ivresse!.

     Le bus est arrivé à la gare centrale d’Aïn Diab. Abdarrahim m’a invité à boire une bière en sa compagnie. J’ai lui répondu que j’accepte l’invitation, à la condition que je vais payer la consommation. Il a accepté, donc nous avons choisi une terrasse située en face de plage “Tahiti”, dénomée de même avec la célèbre plage de la Côte d’ Azur, où dans les années ’50, Brigitte Bardot a exposé ses nichons nus, en inaugurant une tendance qui s’est répandue dans le monde. Nous nous sommes assis à une table, située au premier étage, d’où nous avions le panorama de la plage et de l’océan. Chaquun de nous a commandé une chope de bière marocaine “Flag spécial”. J’avais une curiosité:

     – Pourquoi dans le code de la route marocain il n’y a pas le délit d’être en état d’ivresse?

     Abdarrahim a fait une pause courte, assez pour tremper les lèvres brûlés par la brise dans la mousse généreuse de la chope bue. Quand il a laissé la chope sur la table, elle était à moitié vide. Il s’est essuyé la bouche avec le dos de la main, m’a regardé droit dans les yeux et a répondu brièvement:

     – Parce qu’on ne veut pas reconnaître une situation de fait.

Sur la terrasse j’ai vu de nombreux Marocains, qui imitaient Abdarrahim et une question rhétorique est surgie dans mon esprit: “in vino veritas”?

 

Doru Ciucescu

Le texte fait parti du volume en cours de traduction

“Les mangeuses de rouge à lèvres de Casablanca”

(La traduction du roumain et l’adaptation sont réalisées par l’auteur lui-même)